FREDERIC MULLER - AUTEUR

Cette nouvelle a été écrite en quelques heures, sur le coup d’une émotion. C’est une nouvelle fragile et compliquée. Je ne pense pas que je la publierai un jour mais je tenais à vous la proposer en exclusivité.

Bonne lecture!


Cellules

Un courant d’air glacé flâne d’une pièce à l’autre et brasse dans son sillage les effluves aigres de la peinture fraîche et du mastic.
Jules pousse une boîte étiquetée « fragile » jusqu’au milieu du salon en espérant que cet exercice le réchauffera. En vain. Les frissons qui roulent sur sa peau se nourrissent de son angoisse, bien plus que des errances de la climatisation. Un bref instant, il rêve que l’anodine caisse en carton se rive au parquet comme un mousqueton auquel il pourrait se cramponner pour ne pas sombrer dans le précipice sans couleur qui s’offre à lui.

Rêver, c’est une des spécialités de Jules.

Il sert le poing autour du col de sa chemise et maudit le décorateur dépressif qui a osé concevoir cet endroit. Architecte nébuleux de l’ennui et de la mélancolie, géomètre du spleen. Non, mais fallait oser quand même ! Quatre murs de briques délavés sur lesquels se pavanent des éclats d’oubli. Un tapis cendré qui invite à l’apathie. Une poignée de meubles patinés. Des bibelots nécrosés de bois flotté. Une… n’en jetez plus, cet appartement minuscule et cafardeux semble tout droit sorti de l’imagination claudicante d’un marchand de barbiturique. Devant un tel crève-cœur, même Mona Lisa ferait la tronche.
C’est ici que Jules devra vivre désormais.

Un Chesterfield immaculé le prie de venir y reposer son popotin. Sage suggestion : fermer les yeux, éclipse de paupières, et se réfugier un moment dans l’abandon d’une bonne sieste. Oublier la douleur. S’éteindre.
Jules s’installe.
Les secondes perverses s’écoulent. Lourdes, implacables. Son sommeil ne se laisse pas piéger. Sa jambe droite bat la mesure, son estomac se tord. Le chagrin le prive une fois encore d’une escapade salutaire dans les bras de Morphée. Et ce bourdonnement lointain, omniprésent, n’arrange pas les choses. Il file vers la fenêtre et l’ouvre d’un geste rageur. La longue avenue est déserte. Impossible de déterminer d’où vient ce son irritant. Une usine dans le nord ? Une gare au sud ? Les échos de ce ronflement rebondissent sur les toits de zinc sans trahir leurs provenances.
Jules a envie de hurler mais la nausée scelle ses mâchoires.
Il y a deux semaines à peine, il était un homme heureux qui pouvait s’endormir sur un lit de gravats. Aujourd’hui, il n’est plus qu’une loque insomniaque, condamné à vivre dans cette masure de désolation, à écouter les modulations épouvantables d’un ronron inconnu.
La vie est injuste.
Ses intestins s’exercent aux nœuds marins. Il faut qu’il sorte avant d’imploser. Il attrape sa veste et quitte son nouveau home sweet home au pas de course. Il dévale les escaliers et l’obsession d’elle, dissimulée un instant dans la distraction de cet affreux déménagement, réapparaît avec son cortège d’espérances. Elle ne va pas l’abandonner ici. Impossible ! Elle l’aime. Si l’optimisme est le carburant des naïfs, Jules a de quoi ouvrir une demi-douzaine de stations service.

Le sol est cotonneux. Les pavés sont gluants. Le ciel l’écrase et déverse un crachin claustrophobe. Il ne croise personne mais il a l’impression de fendre une foule dense. Un fil invisible accroché à l’arrière de son crâne semble se tendre derrière lui pour le ramener vers l’appartement. La lutte est intense mais il aligne les pas, poussé par une volonté irraisonnée, aliéné par son irrésistible envie d’aimer.
Bientôt, il arrive en bas de chez elle.
Il sait qu’il n’aura pas le courage de sonner. Alors il s’assied sur un banc, à l’ombre d’un platane piteux, et scrute sa fenêtre. Apercevoir sa silhouette suffirait à faire son bonheur.
Et les secondes perverses s’écoulent toujours, forment des paquets de minutes sinistres, puis des heures hideuses, avant qu’enfin, quelques mots prononcés d’une voix morne percent le silence :

– Qu’est ce que tu fais là ?
Son meilleur ami, Philippe, se tient à quelques mètres de lui, enveloppé dans un long imper noir comme dans un linceul, le visage blême.

– Jules, tu ne devrais pas faire ça, dit-il.
– Faire quoi ?
– Venir ici, voyons. Attendre je ne sais quoi. Tu ne devrais pas t’imposer cette torture ? Allez, viens, rentrons chez toi.
– Ce n’est pas chez moi.
– Si, maintenant c’est chez toi, et c’est là qu’est ta place.
– Je veux rester.
– Mais à quoi ça sert ? Elle ne t’aime plus.

Quelque chose explose dans la tête de Jules alors que des souvenirs brûlants déboulent en lui comme un torrent de lave. Flashs d’images, diapos projetées sans logique sur l’écran de son lobe frontal :

Elle sort de la douche, drapé dans une serviette multicolore, enchaîne quelques pas de danses improbables puis se jette sur lui pour tremper son costume. Il proteste pour la forme. Leurs sourires se confondent dans un baiser. Le drap glisse entre leurs corps emmêlés. Ils s’aiment.

Elle n’a pas obtenu le rôle. Une larme insoumise coule le long de sa joue, brille comme un diamant sous les rayons discrets d’un soleil de novembre. Il la prend dans ses bras. Les battements de leurs cœurs se synchronisent. Ils s’aiment.

Elle se pelotonne derrière sa guitare et fredonne Jolene, les yeux mi-clos, perdue dans ce refuge interdit où elle cache ses peines et ses secrets. Il n’aura jamais accès à cet univers mais ça lui est égal, rôder dans sa périphérie est déjà un privilège. Il retient son souffle. Elle laisse traîner ses doigts sur le dernier accord et leurs regards se croisent enfin. Ils s’aiment.

Elle…

– Elle ne t’aime plus ! Hurle Philippe.
– Va-t-en !
– Je ne partirai qu’avec toi.
– Je…Je t’en prie, laisse-moi, chuchote Jules, gorges serrées.
Ses mots éplorés se perdent dans le silence et le vide du désespoir. Sans un soupir.
Phil est si immobile qu’il semble enraciné dans le macadam. Ses cheveux bouclés et roux coiffent son visage rond d’une couronne de flammèches. Jules ne sais pas pourquoi mais cette tignasse l’énerve, ce visage de chérubin l’exaspère, cette dégaine de croque-mitaine l’horripile. Il refoule un fugace mais brutal désir criminel.
– Phil, laisse-moi, répète-t-il.
Laisse-moi avant que je ne t’explose ta tronche de cake !
– Elle est partie Jules. Rien ne la fera revenir.
– Mais pourquoi est-elle partie ? Je ne lui ai jamais fait de mal. J’ai toujours été là pour elle. J’ai…
– Je ne sais pas pourquoi l’amour meurt, Jules. C’est un des mystères de ce monde.
– Mon amour n’est pas mort.
– Je sais, Jules, mais le sien oui. Viens, rentrons.
– Il doit y avoir une raison. Je veux…
– Tu veux ?
– Comprendre.
– Est-ce que ça t’aidera à accepter ?
– Je… je ne sais pas.
– Ca n’y changera rien. Allons boire un verre.
Jules sait que son ami cherche seulement à le protéger.
Si j’avais un cric…
Il devrait le prendre dans ses bras pour lui exprimer sa reconnaissance mais…
… je te défoncerai le crâne…

Les émotions le submergent. Terribles, honteuses.

– Je te ramène ? Demande Phil.
– Je préfère marcher.

En chemin, Jules ne cesse de parler d’elle. Elle ceci. Elle cela. Il a l’impression de causer d’un fantôme dont les contours s’évaporent sous la chaleur des mots. Les histoires s’entremêlent. Le portrait devient contradictoire. Son appétit pour la liberté devient de l’égoïsme. Sa spontanéité se transforme en indifférence. Sa sensualité cache une séduction malsaine. Dans les phrases suivantes, son égoïsme redevient de la générosité, sa sensualité décuple son charme, sa spontanéité se transforme en poésie. Avant que tout ne se diluent à nouveau dans la brume de l’incompréhension, lessivé sous des vagues sans formes qui s’écrasent sur la digue de sa souffrance.
Peut-on connaître quelqu’un ?

– Pourquoi ne m’aime-t-elle plus ?
– Aucune idée, répond son ami en dénichant dans sa poche une boîte de tic-tac à l’orange à moitié pleine. « Tu en veux ? » Demande-t-il.
Jules fixe les friandises et un ultime flash le traverse de part en part comme une épée de foudre :

Ils n’ont pas fait l’amour depuis trois semaines. Elle ne parle presque plus et ne sourit jamais, sauf quand ils sont dehors, en société, et qu’elle peut se balader d’un groupe à l’autre, s’éloigner de lui et s’enflammer avec un excès démesuré pour chaque conversation, même la plus idiote, tant que lui n’en fait pas partie ; et rire à chaque blague pourrie lancée par le premier lourdaud venu. Le matin elle se lève tôt, part avant qu’il ne soit debout. Elle rentre tard et chaque prétexte est bon pour passer le moins de temps possible à la maison. Elle traîne on ne sait où, sans donner de nouvelles ou d’excuses. Elle ne joue de la guitare que quand il prend sa douche. Elle…Elle…Elle.

Il s’agenouille devant elle, laisse ses doigts remonter le long de son bras, de son épaule, jusqu’à sa joue qu’il caresse d’un revers de l’index. Elle retient son souffle, ne bouge pas, comme si ce doigt était un serpent et qu’à la moindre réaction elle risquait une morsure fatale. Elle lui balance une œillade apeurée, comme un dernier regard sur un chien méchant qui agonise, illuminé par une étincelle de compassion répugnante. Il se penche sur elle pour l’embrasser. D’un mouvement brusque, elle détourne la bouche, lui offre à peine un bout de joue sur lequel il essaye pitoyablement d’accrocher ses lèvres. Elle se redresse. Il bascule.
– Arrête ça, rugit-elle. « Arrête ça ! »
Elle contourne le sofa, se saisit de son manteau. Elle extrait de sa poche une boîte de tic tac à l’orange à moitié vide, avale deux gelées sucrées comme si c’était des pilules puis se dirige vers la sortie.
– Je reviendrais dans quelques heures, grogne-t-elle.
Il la regarde s’enfuir et quelque chose lui arrache le cœur.

Phil ondule devant lui comme la flamme d’une bougie dans un courant d’air. Chaque nouvelle marche qu’il gravit est une provocation, une insulte. L’escalier n’en fini plus et Jules brûle au charbon de sa colère et de ses regrets.
Les tic-tacs !
Ce rouquin lui a volé sa femme ! Ce spectre lui a bousillé la vie !
Il pose une main sur l’épaule de son meilleur ami pour l’obliger à se retourner.
– C’était toi, n’est-ce pas ?
Un sourire désolé serpente entre les joues potelées de celui qui fut son confident.
– Tu finis toujours par penser ça.
– Quoi ?
– Je voudrais t’expliquer…
Jules voit les doigts de ce salaud qui traînent trop longtemps sur la taille de sa femme, voit les rires qu’ils échangent et dont lui-même est privé.
– Espèce de traître ! Hurle-t-il en tirant sur l’imper de son ami qui perd l’équilibre.
La main de Phil glisse le long du mur et dépose une empreinte de sueur sur le plâtre. Ses pieds s’entortillent. Les traits de son visage s’évanouissent sous le masque ignoble de la confusion.
Il chute. Mélasse de bras et de jambes. Tête qui cogne. Nuque qui se brise.

Jules se précipite en bas des marches.
Qu’est-ce que j’ai fait ?
– Phil ? Phil…
Il se penche sur son ami, vérifie son pouls. Rien.
Il défonce littéralement la porte de son appartement, bondit sur le téléphone et compose le numéro des urgences.
Grésillement.
– Allô, allô ?
Bourdonnement.
– Je vous en prie. Allô, all…
– Personne ne répondra, Jules, dit quelqu’un derrière lui.
Une voix glacée, sans modulation. Une voix de mort.
Phil est là, forme décharnée dans l’embrasure de la porte.
– Il n’y a personne au bout du fil mon vieux.
– Ph… Phil ? Je… je ne comprends pas, susurre Jules, bouche tordue.
– Je sais Jules.
– Tu n’es pas…
– Mort ? Si. Mais pas ici.
– Ici ?
– Rien n’existe vraiment ici. Tout ce que tu vois, tout ce que tu sens, est issu d’une imagination.
– Je ne comprends pas.
– Tu n’es pas Jules. Tu n’es que l’idée de Jules dans sa tête à elle. C’est là où nous sommes en ce moment. Quelque part en elle. Elle essaye de t’effacer et ce n’est pas facile, car tu luttes en elle. Tu la hantes. Tu l’obsèdes. Elle te chasse dans les plis les plus sombres de son cortex, ici, dans cet appart, et chaque fois que tu t’en échappes, elle m’envoi pour te ramener. L’endroit où tu vivais avant n’existe plus. Ce labyrinthe de neurones s’appelait Amour et il s’est désintégré en un million de minuscules cellules où tu te perds. Le bourdonnement que tu entends, c’est le battement de son cœur, le flux de son sang dans ses veines, assourdi par les crépitements de sa matière grise. Ecoute Jules, écoute.
Boum, boum, boum.
« Une usine dans le nord, une gare dans le sud… juste Elle ? »
– Il faut que tu arrêtes de te battre en elle Jules. Elle veut t’oublier.
– Mais… Mais qu’est ce que tu racontes ? Tu es fou !
– Vérifie par toi-même.
– Vérifier quoi ?
– Ouvre la boîte Jules et tu sauras, dit Phil en désignant du menton l’anodine caisse en carton étiquetée fragile qui paresse au milieu du salon.
– La boîte… Ouvre et tu sauras.
Jules se rapproche lentement puis soulève un coin du couvercle. Quelque chose luit à l’intérieur, éclat pourpre et poisseux. La lumière s’autorise enfin à pénétrer dans l’écrin.
Jules pousse un cri d’épouvante.
Un cœur bat à l’intérieur.
D’instinct il baisse les yeux et découvre le trou béant qui transperce sa propre poitrine.
– Est-ce… est-ce que… je suis mort ? Bredouille-t-il.
– Non Jules. Le vrai toi, dans la vraie vie, croupi au fond d’une cellule de trois mètres sur deux.
– Une cellule ? Pourquoi ?
– Parce que tu m’as planté une balle dans la tête Jules. Et tu veux connaître la meilleure ? Je n’étais pas l’amant de ta femme. Ton chagrin était si ferme et si fétide que tu en as perdu la tête. Tu as fini par te persuader que j’étais la cause de ton malheur.
Jules s’écroule, cache son visage dans le creux de ses mains.
– Je suis désolé, murmure Philippe. « Je suis désolé ».

Fondu au noir…
Quelque part dans sa tête à elle, un courant d’air glacé flâne d’une pièce à l’autre et effleure une boîte en carton étiquetée fragile au fond de laquelle bat faiblement un cœur meurtri.