FREDERIC MULLER - AUTEUR

La guerre du format du livre?

ipadbrule

Dans le fond, être amoureux de l’objet-livre, ce n’est pas aimer les auteurs mais les imprimeurs.

Je commence avec une phrase qui va en agacer plus d’un, je sais. C’est mon côté polémiste à deux balles. La vérité, c’est que je suis moi aussi fou des livres. Je pourrais vivre dans une maison dont tous les murs sont couverts de bibliothèques débordantes. Je pourrais prendre des bains de livres. Je pourrais manger des livres. Je pourrais m’habiller en livre. Euh, est-ce que j’en fait trop? Je tenais juste à préciser mon amour de l’objet avant de me faire lapider par les fanatiques du papier. Suis comme vous! Mais, à bien y réfléchir, et malgré cet amour « inconditionnel », je me dis que je ne tiens pourtant pas à mener un combat contre le livre numérique, au contraire.

Puisque vous le réclamez tant (ehm ehm), je vais vous faire part des réflexions qui m’ont mené à cette conclusion.

La passion de la littérature se résume-t-elle à l’objet-livre?

J’ai l’impression que la réponse est évidente mais je creuse un peu. Si ma passion du livre se résume à son esthétique, alors pourquoi ne pas collectionner des livres vides, avec de superbes couvertures mais remplis de pages blanches? Pourquoi ne pas dessiner de fausses bibliothèques en trompe-l’œil sur les murs de nos domiciles? La seule apparence réduit clairement mon rapport au livre. Alors, allons plus loin. Disons que si j’aime l’objet-livre, c’est parce qu’il stimule mes sens. J’aime beaucoup trifouiller les bouquins par exemple. J’aime aussi les sentir (que celui qui n’a jamais humé un livre me jette la première pierre). Si je ferme les yeux, je peux facilement réveiller le souvenir olfactif des Jules Verne poussiéreux de la bibliothèque communale de mon enfance.
Le touché, l’odeur, la vue, forment forcément notre premier rapport au livre mais j’imagine que cette connexion « sensible » varie selon les gens. De nombreuses personnes n’ont probablement pas de rapport « charnel » au livre par exemple. Dès lors, ce lien primaire, immédiat, sensitif ne constitue jamais qu’un bonus agréable mais dispensable qui peut multiplier mon plaisir sans jamais en être la source réelle. Un peu comme une belle présentation pour un plat dans un restaurant. Elle va m’allécher, accentuer mon désir, éveiller mes papilles, mais c’est le goût qui déterminera ma satisfaction finale. Le plat le plus dégueu du monde le restera même si sa présentation est remarquable. De la même manière, on aimera jamais un livre écrit avec les pieds, même s’il est hyper beau ou s’il sent terriblement bon. A l’inverse, il me semble qu’on peut tout à fait adorer un livre franchement moche mais dont l’histoire est palpitante. Sans doute mon plaisir aurait-il encore été plus abouti, plus complet, si ce livre avait été sympa à regarder mais mon impression finale n’est liée qu’a son contenu. Je ne peux donc que constater que mon émotion face au livre transcende sa matérialité d’objet.

Le pouvoir évocateur du livre?

Au-delà de l’apparence et des sens, la seconde connexion qui me relie au livre est me semble-t-il totalement culturelle. L’objet-livre met en branle une mécanique en moi, des réactions chimiques complexes, probablement du même ordre que celles que je subis devant un cadeau d’anniversaire ou face au four quand y mijote une merveilleuse lasagne. Le livre est un trésor prêt à se dévoiler, une promesse de plaisir, l’évocation puissante d’un futur moment en dehors de la réalité. Ce pouvoir évocateur est purement culturel car il est le résultat d’une habitude d’usage et de consommation, d’une expérience, d’une histoire. Les sociétés qui ne connaissent pas ou peu le livre ont forcément un rapport très différent avec l’objet. Notre société a été marquée par la révolution de l’imprimerie qui nous a en quelque sorte libérée des temps obscures. A ce titre, le livre revêt pour nous un caractère sacré, même inconscient, car nous avons été élevé dans le culte du livre, graal du savoir, brique de notre société. L’histoire aurait pourtant très bien pu prendre d’autres directions. Je pense aux sociétés basées sur la transmission orale par exemple. Mais on pourrait aussi imaginer que si l’imprimerie n’avait pas vu le jour, on aurait utilisé d’autres méthodes de transmission du savoir qu’on aurait probablement tout autant admirées.

La lecture, pas le livre?

Puisque 1- Je ne vais pas tripoter le livre ou le sentir pendant des heures (appelez la police si vous me chopez dans une telle position) ; et que 2- Le lien positif et excitant que je noue, même inconsciemment, entre l’objet-livre sacralisé (je n’aime pas les choses sacrées. J’ai l’impression qu’elles diminuent ma liberté) et son contenu, est uniquement dû à mon expérience, à mes usages culturels et à mes habitudes de consommation… Alors je ne peux que constater que ce n’est pas l’objet en tant que telle qui m’apporte satisfaction, mais bien la pratique qui se cache derrière l’utilisation de l’objet. Et cette pratique, c’est la lecture!

La lecture n’est pas liée au médium. Elle peut voyager d’un médium à l’autre. Cela signifie pour moi, que malgré mon amour de l’objet-livre, je dois admettre que son rôle est mineur. C’est la lecture qui me passionne. Les histoires et les mots que des auteurs ont manipulé pour en faire une expérience à partager. Le livre multiplie mon plaisir mais n’en est pas à l’origine. Seule la lecture en est le carburant réel.

Conclusion

Dans un article précédent, je parlais d’un fétichisme de base lié à quelques troubles familiaux, histoire de faire un bon mot. Je n’ai pas de troubles familiaux (enfin, j’espère) mais je ne peux pas nier qu’il y a tout de même, dans cet amour de l’objet, un côté fétichiste indéniable au sens premier du terme, c’est à dire que l’adoration de l’objet est telle qu’il en devient sacré. A l’heure du livre numérique, peut-être qu’il est temps de s’interroger sur nos usages, sur nos habitudes. Peut-être qu’au lieu d’être alarmistes, on peut s’ouvrir aux changements. Il ne faut pas juger un livre par sa couverture. Si, comme moi, vous adhérez à ce dicton populaire, alors il faut reconnaître que cette guerre du format (papier, électronique) n’a pas beaucoup de sens.

Tous les formats ont leurs avantages et leurs inconvénients. On dit que la lecture sur papier permet une meilleure compréhension du texte. La lecture sur tablette permet de lire dans le noir et de stocker des centaines de livres dans sa poche. Chacun trouvera donc dans le médium des atouts qui conviennent à sa façon de lire et je me dis que ce n’est pas si mal d’élargir nos libertés d’usages et de pratique de la lecture.

Beaucoup de personnes rejettent en bloc le développement de la littérature numérique. Je ne comprends pas trop pourquoi. Rejeter, c’est forcément exclure et discriminer. Pour moi, toutes les formes de la lecture sont les bienvenues. Ce qui importe, c’est que l’une n’éclipse pas l’autre. J’espère qu’il y aura toujours des livres, c’est un objet merveilleux, mais Ils ne sont pas plus « légitimes » que les autres moyens de lecture. Y-a-t-il un risque de disparition du livre-objet? Je n’en sais rien. Qui le sait d’ailleurs. Si on me démontrait que c’est le cas, alors je participerais au combat, mais j’ai la vague intuition que cela n’arrivera pas. Le livre numérique et le livre-objet vont probablement coexister pendant encore quelques siècles.

Chacun est libre de lire comme il l’entend. Sur des papyrus, sur des pierres tombales, sur du papier, sur une liseuse électronique. Un auteur talentueux le restera, qu’il écrive dans de luxueuse éditions papier ou sur le mur des toilettes.

About the Author:


2 Comments:

  1. jibe
    décembre 15, 2014

    OOOHH comme je te comprends ! Je ne suis pas auteur, je ne suis pas bibliophile, mais j’adoooore pourtant l’objet livre. Je ne sais toujours pas pourquoi. A tel point que j’ai dû payer des déménageurs pour emporter tous les cartons de livres que j’avais récupérés apres le décès de mes parents. Plusieurs années apres, je ne les ai par encore feuilletés. et ça m’a coûté cher (un déménagement). Mais je ne pouvais tout simplement pas les laisser partir à la déchetterie. L’objet « livre » est tellement fascinant que les enfants ne sachant pas lire peuvent feuilleter des livres sans images… sans s’ennuyer ! Cet objet est vraiment étrange et je me demande à chaque fois que j’en prends un en main, pourquoi il me séduit autant. (Je tiens à dire que je suis sound designer et que je gagne ma vie dans le jeu video…pas de quoi être qualifié de binoclard lettreux… :-)) « Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse » ? Oui !… Mais d’un autre côté un bel objet reste un bel objet ! ( J’ai gardé un SUPERBE livre relié cuir, datant de 1910, traitant des formules pour faire des produits de beauté… Inintéressant, mais superbe objet !) 🙂


Leave a Comment!

You must be logged in to post a comment.