FREDERIC MULLER - AUTEUR

La réponse à tout!
(titre racoleur, c’est fait exprès)

NYbourse

Je ne suis ni devin ni divin et pourtant j’ai trouvé la réponse à tout!
Hé oui, rien que ça m’sieurs, dames!

De nombreuses personnes sacrifient toutes leurs existences à analyser des documents pointus, à fouiller l’histoire, à étudier des ouvrages obscures, à observer les méandres de nos sociétés. Ils écrivent des millions de pages et perdent leurs raisons sur la question du pourquoi du comment des choses… et c’est moi, petit provincial désargenté et scribouilleur de bas-étage, qui ai trouvé le graal de la connaissance humaine.
C’est fou quand même, non?
Comme en plus d’être prétentieux, je suis généreux, j’ai décidé de partager avec vous la réponse à tout.
Roulement de tambour, tadam… brr… tadam… la réponse à tout est :

« Parce que le profit dirige le monde » (et que le « désir du pouvoir » lui est irrémédiablement lié)

Voilà, voilà…

Faites le test, ça marche.

Pourquoi mange-t-on des tomates dégueulasses en grande surface?
Pourquoi Sarkozy peut-il revenir sur le devant de la scène politique française?
Pourquoi est-ce que les chaînes télés misent tout sur les « ch’tis », les « secret story », les « île de la tentation » et autres programmes décérébrés?
Pourquoi est-ce que 80% des films qui sortent sont totalement débiles?
Pourquoi est-ce qu’on stigmatise les étrangers, les chômeurs, les minorités?
Pourquoi est-ce qu’on fait la guerre là et pas ailleurs?
Pourquoi…

Ajouter les pourquois que vous voulez, et vous verrez que la réponse à toutes ces questions est toujours la même : « parce que le profit dirige le monde » (et que le « désir du pouvoir » lui est irrémédiablement lié). Oh bien sûr, certains diront que je ne fais qu’enfoncer une porte ouverte avec des idées gaucho/prolétario/coco, et que lancer ce genre d’affirmation pédante ne changera pas le monde. Oui, oui. Mais en même temps, démarrer la construction d’une réflexion à partir de quelques mots précis, ça peut aider. Ce postulat permet d’emblée d’apercevoir une piste de solution, de donner une direction à son regard critique pour décortiquer les mécaniques de notre époque soi-disant moderne, et comprendre où elle déconne.

Au niveau de la littérature, sujet principal de ce site (enfin je crois), les questions seraient sans doute :

1 – Est-ce que tous les gens qui nourrissent l’ambition d’écrire, qui investissent leur temps et leur amour (n’ayons pas peur des mots) dans la rédaction d’un bouquin ou d’une nouvelle sont de gros nullos?

Non? Parce que pour trouver un éditeur, c’est la galère quand même! Et, quand on a la chance de le trouver, il est probable que le plus gros travail qu’il accomplira dans cette collaboration sera de rédiger le contrat qui vous lie à lui. Pour le reste : graphisme, promotion, distribution (the sainte trilogie), pas sûr qu’il s’y frotte. Alors, puisqu’il y a tant d’auteurs non ou mal édités, et que j’ai la prétention de croire qu’un pourcentage respectable d’entre eux écrivent des choses intéressantes :

2 – Pourquoi est-ce que les têtes de gondoles des librairies sont occupées par les séries pour ados écrites avec les pieds, les secrets polémiques d’un politicien, les romans sans queue ni tête des VRP de la romance ou les biographies d’artistes has-been?

Parce que le profit dirige le monde (et que le « désir du pouvoir » lui est irrémédiablement lié) (cqfd)

Moi, j’ai envie de croire que le profit n’est qu’une perversion du progrès. Que la folie du pouvoir est un désir né d’un système. Qu’il n’est pas la source ab initio de notre nature humaine, qu’il n’en est même qu’une composante minime et déformée. J’ai aussi envie de croire que le monde change, par soubresauts, pas bonds, tantôt dramatiques, tantôt bénéfiques. Que dans une perspective historique, le profit n’a guère plus de chance de survie qu’un caniche nain au milieu de la banquise, et que les humains, lentement mais sûrement, replaceront au centre de leurs existences des notions bien plus puissantes que le profit ou le pouvoir : le bonheur, la liberté, la fraternité, le partage, par exemples. A ce titre, et sans être naïf non plus, je crois qu’on peut affirmer que l’autoédition permet à une majorité de rêveurs de reléguer le profit au second plan. Bien sûr, certains auteurs voient l’autoédition d’abord comme un moyen d’augmenter leurs marges bénéficiaires et la plupart espère gagner le jack pot avec un best-seller. Bien sûr, les éditeurs en ligne investissent dans des outils pour gagner de l’argent et faire du business. Bien sûr, on peut écrire pour soi et nourrir sa passion sans vouloir être édité. Mais tout de même. Ouvrir les frontières de l’édition en permettant à tout un chacun de raconter ce qu’il veut et comme il veut, n’est-ce pas démontrer qu’au delà du dieu argent, chacun cherche avant tout à entrer en contact avec les autres, pour le seul plaisir de partager librement des idées ou des histoires? L’argent n’est qu’un espoir, et n’est considéré par la plupart qu’un moyen d’obtenir la liberté d’écrire plus, de publier plus, de partager plus.

Sommes-nous foutus puisque le profit dirige le monde? Ça va être difficile (très) mais le changement est en marche. Notre société occidentale arrive au point culminant de ses errements. Le choc est terrible et réveille les consciences. Soudain, nous commençons à comprendre qu’une poignée d’individus cupides décident de nos destinées et que les désirs qu’ils ont inventé pour nous ne sont pas ceux qui nous rendent heureux. Ecrire un livre et vouloir le publier, c’est une prise de position. Au lieu de courir après l’argent pour l’argent, l’auteur court après les mots (même s’il espère assez d’argent pour, éventuellement, manger à sa faim) et le temps qu’il investit dans sa passion n’est plus celui du travail pour le profit mais de « l’occupation » pour l’épanouissement et le partage.

Je crois que ceux qui décident de faire du temps qui passe la vraie richesse du monde et de l’homme, qu’il soit passionné par les livres, par les légumes qui poussent, par les animaux, par les rosbeefs à la moutarde, par le foot, par les guitares folk ou par je ne sais qu’elle entichement sans but lucratif, commettent un acte hautement politique, un cri cinglant et un refus, celui de faire croire à tous que l’argent fait le bonheur et qu’il est la seule raison de nos existences.

Si vous rêvez de vous autoéditer, vous êtes selon moi un résistant ! Et c’est grâce à vous et à tout ceux qui se donne à leur passion que j’ai encore l’espoir de penser que le profit n’est pas et ne sera jamais la réponse à tout.

 

jourdeJe ne suis pas d’accord avec tout ce que Pierre Jourde dit dans ce superbe article de 2008 du Monde diplomatique, mais je ne dois pas être loin d’atteindre les 98% tout de même. Je vous invite à le déguster. C’est la lecture de cet édito qui m’a donné envie de rédiger ce petit billet du même ordre, façon réflexion philosophico/énervée, mais avec un côté moins radical (quoique) que Jourde… « moins brillant aussi« , dit une petite voix dans le fond (qui a dit ça?). Bonnes lectures.

Photo : Thomas J. O’Halloran

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