FREDERIC MULLER - AUTEUR

L’autoédition: libre et responsable?

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Nous avons (presque) tous la liberté d’écrire. Un crayon, un bout de feuille, et c’est parti! Dans le fond d’une cave, dans le train, accoudé au bar, la tête à l’envers (enfin euh), de la main gauche, de la main droite, en mangeant une pizza, en écoutant Michel Delpech (si si)… ou, plus simplement, installé devant son bureau les pieds enfoncés dans d’épaisses charentaises. On peut écrire partout et tout le temps. Même sous les pires dictatures, même dans les parties les plus pauvres du monde, il y a encore des gens qui parviennent à écrire, avec courage et avec passion. Ecrire ne demande pas beaucoup d’investissement matériel ou technique (même si l’accès à l’éducation et donc à l’écriture n’est pas toujours simple partout). Outre le fait que l’écriture soit à mon sens un acte éminemment politique (j’y reviendrais une autre fois), c’est donc aussi une des activités les plus libertaire dont nous pouvons faire l’expérience.

Je ne suis ni membre d’une secte, ni enfermé dans une prison, ni sous le joug d’un tyran (en tout cas en apparences). A priori, personne n’exerce d’autorité ou de contrainte sur mon imaginaire et je peux écrire 1 milliard de mots sans que personne ne vienne m’en empêcher. Après avoir pondu toutes ces lignes, j’ai aussi la chance de pouvoir, sans crainte, nourrir le désir de les faire lire au plus grand nombre. Hé ouaip, elle a du bon la démocratie… Mais, pour compliquer un peu les choses – et bien que je pense sincèrement que seul le contenu compte, jamais le contenant (que ce soit sur le net, sur un mur ou sur une feuille de pq, une belle histoire restera toujours une belle histoire!) -, je suis amoureux de l’objet livre en tant que tel. C’est assez inexplicable comme passion. J’aime ce bloc de papier rectangulaire, je le trouve terriblement beau. Si je croise un disciple de Freud, il m’expliquera sans doute à l’aide d’une longue digression que je refoule un fétichisme inavoué, et il reliera ce diagnostic à je ne sais quelle perversion sexuelle mettant en scène ma mère et peut être quelques animaux, genre lama ou cochon d’inde.

Apprendre à écrire et gribouiller des trucs : à priori, jusque là ça va! C’est à partir du moment où l’apprenti écrivain amoureux des bouquins émet le désir de « publier un livre pour qu’il soit lu » qu’il se heurte à divers obstacles pas jojo… ou du moins qu’il se heurtait.

1- L’obstacle économique.

Ok, j’ai écrit un chouette manuscrit de 261 pages au bic quatre couleurs, yahoouu, un futur prix Goncourt, au minimum.

Comment que j’fais maintenant pour en faire un bouquin, hein, m’sieur?

C’est un fait avéré (notamment par mon délicat banquier) : je ne roule pas sur l’or, ni le platine, ni l’étain en fait. Investir dans l’impression d’un roman n’est pas forcément à ma portée, surtout qu’il s’agira probablement d’un investissement à fond perdu. Même s’il est possible de trouver des imprimeurs sympas, compétents et pas trop onéreux, reste qu’il s’agit d’un budget que tout le monde ne pourra pas débourser. Ensuite, il faudra mettre en branle un système efficace de vente, du style porte à porte agressif, si on veut avoir l’espoir d’au moins équilibrer ses frais. Devenir VRP de soi même n’est pas donné à tout le monde car on se cogne à un second obstacle :

2- L’obstacle humain.

Ben oui, chacun son caractère, chacun ses défauts. Moi je suis incapable de me vendre. Alors vous allez dire : « il a du toupet ce gars avec son site à son nom, son facebook, ses tweets ». Oui, certes… Pourtant je suis certain que nous sommes nombreux à partager cette même personnalité un peu ambigüe :

Dans la vie de tous les jours, je ne reste pas timoré dans un coin sombre façon enfant sauvage. J’exprime sans complexe mes avis ou mes opinions. Je peux lâcher un bon mot devant un groupe d’inconnus ou présenter un dossier devant une foule sans me  dissoudre dans le stress. Je ne nourris pas de timidité particulière… En revanche, je suis totalement incapable de prendre mon téléphone pour parler de moi à quelqu’un. J’envisage encore moins de faire du porte à porte pour me présenter à des gens qui ne me connaissent pas. Si quelqu’un me demande si j’écris, je réponds vaguement que « oui, un peu » et j’évite tout sujet qui pourrait faire de moi le centre de l’attention. C’est ainsi. Ecrire, n’est-ce pas d’ailleurs une façon de se cacher derrière des mots? Je peux passer du temps sur mon ordi à gérer un site qui parle, dans le fond, surtout de moi (non mais quel égo!), à essayer de faire connaître mes histoires sur facebook ou twitter, à tenter de promouvoir ma tambouille, parce que je crois en mes textes, parce que je pense que quelques lecteurs pourraient les apprécier et que communiquer sur eux à travers les nouveaux moyens d’information me donne du plaisir sans angoisses. Je suis protégé derrière mon écran. Mais en vrai, dans the real life, face to face (petit moment de bilinguisme), je suis de nature discrète et la nature, ben ça ne se change pas facilement. Elle résiste, la bougre. Frapper aux portes des maisons d’éditions avec mon manuscrit sous le bras, rentrer par la fenêtre si la porte se ferme, c’est impossible pour moi. Or pour convaincre une maison d’édition, il ne suffit plus que son livre soit bon (même si c’est souvent utile), il faut aussi être capable de le vendre, de sortir du lot, de faire jouer ses relations, etc. il faut se faire remarquer! Difficile quand on n’a pas les armes pour le faire, quand tout en soi tend vers la pudeur et quand on est incapable de se livrer autrement que par l’écriture. M’occuper d’un blog, d’un facebook, d’un forum. Parler de ce que je fais quand j’ai été formellement invité à le faire. Tout ça est à ma portée. Serrer des mains en présentant ma carte, sourire à tout va et faire de moi-même le sujet de chaque conversation, je ne suis pas capable. Donc, après avoir fait le constat (lucide mais, euh, flagrant) que je n’ai pas d’argent et que je suis trop pudique pour me vendre, reste le troisième obstacle, sans doute le plus polémique, mais bon…

3- L’obstacle structurel.

Pour que son livre soit éditer, il faut un éditeur, logique quoi. C’était comme ça avant en tout cas. Il fallait que quelqu’un, quelque part, décide que votre travail vaille la peine d’être publié. Ce système classique soulève de nombreuses questions : quels sont les critères de sélections? (non mais franchement? Quand on voit ce qui sort parfois, on se demande) Qui sélectionne? (Devenir éditeur est à la portée du premier quidam venu (et part quidam j’entends : « mot qui remplace avec élégance une injure commune dont Gainsbourg a fait le requiem »). Une fois sélectionné, est-ce que je reste maître de mon récit, de mes thèmes où dois-je m’adapter aux désirs de l’éditeur? Comment est assurée la promotion et la distribution? Et qui touche quoi? (vous avez passé deux ans à écrire ce superbe roman, je vous propose 9% de revenu! #I’msogenerous). Les histoires de chefs d’oeuvre refusés par des maisons d’édition sont courantes. Des auteurs célèbres facétieux (et sans doute un peu remontés) ont même piégé des maisons d’éditions en envoyant un manuscrit sous un pseudonyme – refusé –, puis sous leur vrai nom – accepté avec les félicitations de toute l’équipe…. Je pense d’une part que certaines maisons d’édition ne sont tout simplement pas honnêtes. Elle publie sur un nom, sur un titre, sur une couverture, pour surfer sur l’actualité ou les polémiques, pour faire plaisir à un ami ou a une personnalité influente. En gros, elle ne respecte qu’une seule ligne éditoriale, celle de l’influence et de l’argent. Et je crois d’autre part que les maisons d’édition respectables, celles que j’adore, qu’elles soient grandes ou petites, n’ont pas les moyens financiers ou techniques de lire tous les manuscrits, de les analyser avec zèle et d’argumenter une réponse à chaque auteur. On peut parler d’un obstacle physique : il y a trop de livres pour le nombre de places disponibles dans l’édition classique. Trop d’enjeux financiers pour donner aux éditeurs beaucoup de marge d’action. Combien de jeunes auteurs sont édités chaque année? Combien parmi eux bénéficieront d’un vrai soutien promotionnel? Doit-on vraiment encore écrire un bon livre ou prier pour avoir de la chance?

Pour toutes ces raisons, je dois bien l’avouer : j’adore l’autoédition! Je ne dis pas que c’est un système parfait. J’espère qu’il ne va pas détruire l’ancien mais juste un peu le transformer, le complèter. Les temps changent, c’est inéluctable. Celui qui n’avance pas, recule, dit un dicton populaire. Je crois qu’on aura toujours besoin de maisons d’édition avec des lignes éditoriales de grandes qualités et j’aimerais évidemment beaucoup que l’une d’entre elles s’intéresse à moi (paraît qu’en gras, ça se voit mieux, on ne sait jamais). J’espère qu’on aura toujours envie d’aller à la rencontre d’un libraire passionné qui conseille des livres qu’il a « vraiment » lu et aimé (et pas qui vend sa soupe). Mais quand vous êtes timide, sans le sous et inconnu de tous, alors l’autoédition vous ouvre des portes qui semblaient jusque là fermées. Chacun à aujourd’hui la liberté d’écrire et de publier le récit qui se languit sous son front. Chacun peu disposer d’outils en ligne qui lui permettront de mettre en forme, d’éditer et de diffuser son livre. Et tout ça pour un coût modique voir inexistant, en étant responsable et maître de son travail de a à z.

Bien sûr, beaucoup de ces livres seront mauvais, beaucoup ne seront pas lus et donc pas vendus. Certaines entreprises ne manqueront pas de profiter de cette évolution pour se faire de l’argent d’une manière ou d’une autre mais peu importe : la possibilité de publier est désormais plus facilement offerte à tous et c’est à mon sens une révolution. Dans mon cas, je crois que l’autoédition va sauver ma passion… Je préfère m’attarder sur ce que je sais faire. Vais-je rester devant mon écran, à rêver qu’un géant de l’édition tombe amoureux de ma prose, car je suis en fait incapable par nature de lui vendre mon travail… ou vivre mon rêve, même modestement : être lu, même si ce n’est que par une poignée de gens, mais éditer quelque chose… ne pas laisser les mots croupir au fond des tiroirs.

Alors oui, devant un tel volume de livres, on peut se sentir perdu (n’était-ce déjà pas le cas avant?). Mais il existe plein d’outils pour aider à s’y retrouver : en plus des maisons d’éditions classiques que l’on suit avec confiance, en plus des conseils du libraire du coin ou de ses amis, il existe un tas d’autres sources pour « estimer » un livre et supposer qu’il pourrait nous plaire. Il y a les blogs des auteurs, les forums, les critiques sur les sites d’achats, les sites spécifiques de communauté de lecteurs, etc.

Nous avons désormais tous :

La Liberté d’écrire… La Liberté de lire… Et enfin la Liberté de publier un livre… On peut critiquer son temps mais le courant de l’histoire est difficile à inverser. Moi, je suis apprenti auteur et je trouve qu’on vit une époque formidable!

Photo: Yves Klein « Le saut dans le vide »

Et pour en lire plus :
www.lexpress.fr/culture/livre/salon-du-livre-5-bonnes-raisons-de-s-auto-editer

 

 

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