FREDERIC MULLER - AUTEUR

Le droit de ne pas finir un livre

Lorsque, avec des amis (en tout cas, avec des gens qui acceptent de me parler, c’est déjà pas mal), nous discutons de nos lectures, de nos derniers coups de cœur ou de nos derniers coups de gueule, j’ai remarqué que nous avions régulièrement un avis divergent sur un aspect précis de la lecture. Je revendique le droit de ne pas « continuer » un livre qui me déplaît et je me heurte souvent au courroux de mon interlocuteur dont l’opinion consiste à dire, en résumé, « non, faut toujours aller jusqu’au bout! ».

Il y a donc deux écoles. Ça m’intéresse de creuser pourquoi. Je vous donne mon point de vue. Si vous voulez me donner le vôtre, ça m’intéresse beaucoup.

Les irréductibles de la lecture au « finish du the end de la fin du terminus » dégainent à peu près toujours les mêmes arguments.
Le premier, le plus pervers, car il flirte allègrement avec le principe (toujours très agréable) de la culpabilisation, invoque l’inattaquable « respect du travail d’autrui ».  En voilà du bel argument, scintillant de mille feux et solide comme un calcul rénale. Ne pas lire jusqu’au bout reviendrait en quelque sorte, toute proportion gardée, à cracher à la figure du malheureux auteur qui s’est cassé les ongles sur le clavier de son Underwood ou de son Olivetti (ou plus vraisemblablement de son Samsung/Apple/Vaïo) ; qui s’est démoli l’occiput pour pondre une histoire « qu’elle est trop de la balle! » ; qui s’est froissé le coccyx en bossant comme un forcené, l’arrière train vissé sur des sièges trop rugueux. Mes arguments : vu sa souffrance, on peut se dire qu’un crachat de plus ou de moins ne lui fera pas bien mal, voir, ça pourrait le rafraîchir un peu après ce terrible labeur de bête de somme. Est-ce que le travail d’autrui mérite toujours un respect aveugle? Parce que parfois, le travail, il peut être bâclé non? Parce que parfois, le travail, il peut un peu ressembler à du foutage de gueule, non? Parce que parfois, le travail, il s’apparente à une torture de Viêt-cong, non?

Le second argument consiste à mettre en doute la « passion du livre » du lecteur dissident. Dans une cour de récré, ça donnerait à peu près ça : « tu lis pas jusqu’au bout toi? Pf, t’es trop pas un bon lecteur! Na. ». Cet argument vole à peu près aussi haut que les réflexions philosophiques de Nabila. Quel rapport peut-il bien y avoir entre l’amour des livres et la torture d’une lecture désastreuse? Je me le demande toujours. J’imagine que ceux qui sont animés par une telle passion des livres dévorent dès lors tout ce qui leur passe sous les yeux avec autant de plaisir et d’adulation. Ils ont du se régaler en lisant le dernier roman de Massimo Gargia ou la biographie de Justin Bieber.

Enfin, dernier argument, moins assumé mais souvent sous-entendu : la question de l’amortissement budgétaire ou, pour faire simple : « l’argument du radin ». Une fois le livre acheté – après une mûre réflexion basée sur des choses très, très, puissantes telles que la beauté des couleurs de la photo de couverture, la force narrative des trois lignes du quatrième de couverture, ou le conseil d’achat trop pertinent d’un autre romancier apprécié (édité, mais c’est un détail, dans la même maison d’édition) -, on se retrouve avec un chouette objet qu’il faut « amortir ». On n’a pas clashé 20 euros pour rien. L’investissement doit être au moins égal à la durée de la lecture et au plaisir ressenti. Faut aller jusqu’au bout, coûte que coûte, vu ce que ça coûte (rime riche). Cet argument étrange marche d’ailleurs pour tout ce qui est consommation en général. Avez-vous remarqué comme il est difficile d’avouer qu’on a fait un mauvais achat? Comme si cela remettait en cause notre discernement ou notre célèbre « don des affaires ». Quand on sort du flouze, c’est jamais pour une bouse (rime presque riche). Mon argument : lire n’est pas forcément un acte onéreux. Bien sûr, les belles éditions avec des polices de caractère qui ne piquent pas les yeux peuvent atteindre des prix qui vous priveront d’un repas chaud pendant quelques jours, mais fort heureusement, les livres ne se limitent pas à ça. On a par exemple inventé un truc pas trop mal fait qui s’appelle « bibliothèque publique ». Mais il y aussi les brocantes, les secondes main, les livres numériques et ce genre de choses qui permettent de se forger une année littéraire pour le prix de deux tickets de cinéma 3D au Kinépolis du coin.

Donc… Allez jusqu’au bout d’un livre comme principe de vie basée sur le respect du travail et sur la passion. Oui, oui, pourquoi pas, c’est une philosophie assez répandue (tiens, par exemple, dans les épisodes de « la petite maison dans la prairie » ou dans les mémoires de Mireille Mathieu) qui mérite toute notre attention. Mais dès lors, j’imagine qu’il faut appliquer cette vision du monde à tout. J’espère notamment que les « jusqu’au-boutistes » finissent la bouteille de lait tournée, se régale des pâtes non salée à la sauce Nutella de tata Jeanne, et écoute sans défaillir la dernière présentation d’une durée de 8h des vacances de la famille Piche, avec diapos photos et films souvenirs réalisés au téléphone.
Perso, je me sens rempli de bonnes intentions et d’amour fraternel envers à peu près tout le monde (ben si, j’le jure), mais je ne vis pas dans l’étable magique et toute rose du petit poney arc-en-ciel non plus. Je revendique le droit de sortir d’une salle de cinéma quand le film est un navet, de quitter une conférence quand l’intervenant tiens des propos idiots ou autocratiques, de ne pas manger le plat dégueulasse que le restaurateur me présente comme son oeuvre ultime, etc.

Ne pas finir un bouquin pourri, c’est faire honneur aux livres, car si tout était digne d’être lu avec la même passion,  la littérature serait réduite à un grand bouillon insipide, et par la même n’existerait plus vraiment.

Ne pas finir un livre, un film, une conférence, un plat, c’est assumer ses goûts, ses opinions, sa particularité en tant qu’individu lisant, regardant et goûtant! Bien sûr, il faut laisser sa chance au produit. Des débuts laborieux peuvent aboutir à des chef d’œuvres, c’est entendu. Et, bien sûr, estimer la « qualité » d’un livre est une affaire de subjectivité liée à l’expérience et aux émotions. Probablement, je l’admets, suis-je trop difficile. Je suis d’ailleurs persuadé que tous les styles et toutes les histoires peuvent trouver leurs lecteurs, qu’ils soient des millions ou une poignée. Tous les goûts sont dans la nature. Mais revendiquer l’obligation de finir un livre comme étant une loi inviolable me parait un tantinet autoritaire.

Quand au détour d’une conversation, on me lancera un regard inquisiteur parce que j’ai eu le malheur de dire « oh, ce livre, j’lai pas fini », je devrais à nouveau justifier mon hérésie. Ça ne me dérange pas, j’aime partager des opinions. Mais par pitié, lisons des livres plein, plein, plein, mais qu’on ne m’oblige pas à finir cette sombre fiente qui me prive d’un temps précieux que je pourrais consacrer à une autre lecture bien plus enrichissante.

 

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6 Comments:

  1. Jay
    octobre 13, 2014

    Cher Frédéric Muller,
    Bien que n’ayant pas pour habitude d’entamer de longues conversations sur des blogs ou forum, je vais, cette fois, franchir le pas. Il faut dire que ce post sur « Le droit de ne pas finir un livre », je l’ai un peu pris pour moi. Certes, je me donne de l’importance, mais j’entends surtout souligner le fait que ce sujet me touche particulièrement. Néanmoins, dans mon cas, la thématique devrait davantage être « Le devoir de finir un livre ». En clair, je ne parviens pas, une fois un livre commencé, à l’abandonner. Je me sens en quelque sorte obligé de le terminer. Alors, si la plupart du temps, il s’agit pas d’un problème, je dois bien avouer avoir quelque peu souffert à l’une ou l’autre reprises. La plus cinglante fut sans conteste ma lecture de « La conjuration des imbéciles », de John Kennedy Toole. Influencé par les propos dithyrambiques sur ce chef-d’oeuvre que tout lecteur branché ou cohérent doit avoir lu, j’entrepris là de subir ce qui s’apparente à plusieurs séances de tortures.
    Pourquoi s’infliger tant de mal pour ce qui devrait être un moment de détente? Je n’ai pas de réponse. Je dois souffrir d’une forme de TOC littéraires qui me font terminer tout livre que je débute. Cette déviance se retrouve également avec les disques, puisqu’à chaque nouvel achat, je m’impose une première écoute sans interruption aucune. Comme si finir un livre ou écouter un CD intégralement s’apparentait à une forme de respect obligatoire envers son auteur. Ridicule sans doute. Comme si les auteurs, eux, en avaient pour les lecteur. Cela dit, c’est parfois le cas avec certains… comme John Kennedy Toole, qui a préféré arrêter d’écrire (et de vivre) après son roman. Pour cela, il a fait preuve d’un grand respect, envers moi en tous cas.
    Je dois néanmoins confesser un écart de conduite. Un seul. Je n’ai pas pu aller au bout de « Voyage au bout de la nuit ». Lecture au mauvais moment, hermétisme au style, délit de sale gueule, haine des hommes qui portent un nom de femmes…, impossible à dire. Mais ce que je sais, c’est que cet accroc m’a fait une nouvelle fois relire « Le Comte de Monte-Cristo ». Et ça, ça n’a pas de prix. Alors merci Louis-Ferdinand et merci mes TOC littéraires.

    • Cher Jay,

      J’aimerais avoir votre courage.Peut-être un jour, à force de vous côtoyer hihi ;o)
      Je n’ai pas fini « Voyage au bout de la nuit » mais qui sait. Ces lectures difficiles seront peut-être très plaisantes dans quelques années.

  2. Oh et pour creuser un peu, Daniel Pennac a fait un essai sur le sujet… Je ne l’ai pas lu mais ça me tente de l’ajouter à ma to read list.
    http://fr.wikipedia.org/wiki/Comme_un_roman

  3. stephane chamak
    octobre 09, 2014

    Hello

    Je n’éprouve plus de regret ou de culpabilité lorsqu’il m’arrive (très très rarement) d’abandonner la lecture d’un livre (dernièrement « Les Revenantes » de L.Kassihke pourtant unanimement apprécié, j’ai laissé tomber après 80 pages). Et puis des fois, ce n’est pas le livre qui est responsable, mais le lecteur, ou encore la période, ou d’autres phénomènes extérieurs qui viennent parasiter et influencer notre approche du bouquin.

    Maintenant, qu’on se rassure : abandonner un livre n’a rien de définitif et rien ne nous oblige d’y revenir.

    A bientôt

    Stéphane

  4. No
    octobre 08, 2014

    Bon, Fred, ça va être aussi profond que les réflexions de Nabila mais me concernant, j’ai une théorie qui n’a jamais loupé: quand un livre m’emballe dès les premières pages, grosse méfiance car je sais qu’il va sûrement finir par me décevoir (et qu’il va me prendre des mois car je fais partie des casse-pieds qui s’acharnent); par contre, quand j’ai vraiment du mal à entrer dans une histoire et que je me force à passer les 50 premières pages, j’ai toujours une bonne surprise par la suite et ce sont souvent des bouquins que je finis par adorer!
    Et pour les bouquins neuneu que j’ai reçus et que je n’ouvre même pas, je finis toujours par me féliciter d’avoir une magnifique calle pour mon échelle bancale!

    • Hello No! Merci pour ce commentaire. Le tout premier de ce jeune site, waouh! Se méfier des débuts flamboyants… Oui, ça me semble une bonne théorie. Y a rien de pire que de se sentir happé par une super histoire qui finit en eau de boudin, grrr. En général, je me donne 80/100 pages pour décider si je continue ou pas (et oui, je continue rarement pff). Ça n’a d’ailleurs pas toujours à voir avec la qualité stylistique du livre. Parfois je n’accroche simplement pas à l’histoire. En écrivant cet article et en lisant ton commentaire, je me suis dit que j’étais peut-être passé à côté de certaines lectures. Peut-être parce que ce n’était pas le bon moment pour moi (l’humeur, ou ce que l’on expérimente à cet instant là de notre vie, a beaucoup d’influence sur la lecture je crois), peut-être parce que j’avais manqué de persévérance. Je serais plus attentif à l’avenir. Mais tout de même, je reste perplexe sur un aspect des choses : à partir du moment où il faut faire preuve de « courage » pour continuer un livre, c’est qu’il y a un problème, non? Ça peut venir de l’auteur, ça peut venir de nous-même aussi, c’est vrai, j’aurais dû insister sur ce point dans l’article et je vais revoir mon jugement sur certains livres que je n’ai pas « continué » simplement parce que j’étais pas dans le bon mood. Mais bon, reste que nous ne sommes pas obligé de nous infliger une torture, juste pour respecter l’objet livre, sacré. Avoir la liberté de ne pas aller au bout de quelque chose, cela me semble important dans une société où les individus n’ont plus souvent l’occasion de faire des choix, pressé par l’angoisse du monde, du travail, de la société.


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